À l'approche des manifestations du 24 octobre, le Premier ministre français Sébastien Lecornu a ordonné aux principaux opérateurs télécoms de se préparer à restreindre l'accès à plusieurs plateformes numériques. Cette directive visait à enrayer « la coordination des violences urbaines », mais les entreprises ont rapidement soulevé de sérieux doutes techniques et juridiques quant à sa mise en œuvre. Bien que le gouvernement se soit appuyé sur un précédent controversé en Nouvelle-Calédonie en mai 2024, la mesure a finalement été abandonnée face à la complexité de son application et au respect des libertés fondamentales.À la suite des violences et des pillages survenus en marge de la mobilisation du 17 octobre, plusieurs responsables politiques ont réclamé la possibilité d'interrompre l'accès aux réseaux sociaux. Gabriel Attal a ainsi soutenu qu'il fallait instaurer « un blocage temporaire » des plateformes ciblées sur les zones de tension, affirmant que « les réseaux sociaux ne peuvent pas être le point de ralliement des casseurs et le moteur du mimétisme violent ».
D'autres élus ont également proposé la suppression de la géolocalisation des vidéos de pillages ou l'interdiction temporaire d'accès durant le mouvement lycéen. Dans le cadre de ces demandes, une réunion s'est tenue avec les représentants des principales plateformes, sans déboucher sur des annonces publiques.
Cependant, d'après une récente enquête de Blast, le Premier ministre Sébastien Lecornu a préparé la suspension des plateformes TikTok, Instagram, Snapchat et X à l'approche de la manifestation du 24 octobre. À en croire Matignon, les plateformes de médias sociaux auraient joué « un rôle décisif non seulement dans la cristallisation et la viralité de mots d'ordre illicites, mais également comme leviers de coordination opérationnelle des violences ».
Dans un courrier confidentiel adressé le 22 octobre aux dirigeants d'Orange, SFR, Free et Bouygues Telecom, Sébastien Lecornu a ordonné aux opérateurs d'anticiper les démarches en vue de « procéder sans délai à la suspension temporaire des services concernés, pour une durée de quelques heures » en cas de nouvelles violences. La mesure prévoyait un filtrage par nom de domaine, préparé pour être activé le week-end des 24 et 25 octobre.
Réserves techniques et obstacles juridiques des opérateurs
Lors d'une réunion organisée le 23 octobre entre l'exécutif et les directions juridiques des opérateurs, ces derniers ont exprimé d'importantes réserves. Sur le plan technique, les opérateurs ont affirmé l'impossibilité de restreindre la coupure des services aux seules connexions mobiles ou à des zones géographiques précises dans des délais aussi courts, tout en rappelant qu'un simple réseau privé virtuel (VPN) permettrait de contourner le filtrage DNS.
Sur le plan juridique, cette mesure de censure temporaire se heurte à plusieurs difficultés. Les juristes ont souligné la difficulté de respecter les exigences de proportionnalité et de nécessité fixées par la jurisprudence. De plus, en France métropolitaine, le cadre européen du Règlement sur les services numériques (DSA) impose le recours à un juge judiciaire ou à la Commission européenne pour restreindre l'accès à une grande plateforme.
Un désaccord est aussi apparu sur la forme de la décision, les opérateurs exigeant un arrêté formel et motivé, alors que Matignon envisageait une simple instruction individuelle sans publication officielle. Le projet de coupure, qui devait être activé le 24 octobre vers 14 heures, n'a finalement pas été mis en œuvre.
Cette initiative rappelle le précédent de la Nouvelle-Calédonie en mai 2024, où le blocage de TikTok sous régime d'état d'urgence avait ensuite été jugé « illégal » par le Conseil d'État en raison d'une « atteinte disproportionnée à la liberté d'expression ». Bien que la mesure n'ait pas été appliquée lors du rassemblement du 24 octobre, sa préparation détaillée suscite des inquiétudes quant à son utilisation possible lors de futures mobilisations.
« Quelle démocratie ! Je n'aurais jamais cru voir la France recourir à ces tactiques de censure répugnantes », a écrit un critique. Les détracteurs rappellent que les réseaux sociaux constituent également un outil d'information et un contre-pouvoir indispensable pour documenter les événements sur le terrain.
Bitchat : les manifestants trouvent une parade à la censure
Bitchat est une application de messagerie open source qui repose sur le Bluetooth et le chiffrement de bout en bout, contrairement aux applications de messagerie traditionnelles qui s'appuient sur Internet. Concrètement, Bitchat permet aux utilisateurs d'envoyer des messages via des réseaux maillés Bluetooth Low Energy (BLE) sans nécessiter de connexion Internet, de service cellulaire, de comptes d'utilisateurs ou de serveurs centraux.
Bitchat utilise en supplément le protocole Nostr (Notes and Other Stuff Transmitted by Relays) pour échanger des messages sur Internet. Lancée en juillet 2025 par Jack Dorsey, cofondateur de Twitter, la plateforme promet d'offrir une messagerie « sécurisée » et « privée ». Elle est largement utilisée pour contourner les coupures locales d'Internet lors de manifestations dans des pays tels que Madagascar, l'Iran, l'Ouganda, le Népal et l'Inde.
Bitchat connaît un engouement important depuis plusieurs jours. Le 22 octobre, Bitchat était en tête du classement de la catégorie « réseaux sociaux » sur l'App Store français. Elle a également intégré le top 10 des applications les plus populaires toutes catégories confondues. Ces deux places honorifiques dans le catalogue d'applications iOS en disent beaucoup de la popularité actuelle de cette messagerie, qui permet de contourner les blocages.
Cette technologie n'est pas nouvelle : d'autres applications l'utilisent depuis plus d'une décennie, à l'instar de FireChat, qui était très utilisée pour contourner la censure lors des manifestations à Hong Kong, en 2014. La France n'est en pas à interdire les réseaux sociaux ou à couper délibérément l'accès à Internet, mais les manifestants se préparent à cette éventualité. Ainsi, le Bluetooth prendra le relais lorsque le réseau Internet tombera.
La France connaît depuis septembre 2026 une vague de contestation sociale, qui a culminé lors de la journée du 17 octobre. Le mouvement est parti de mobilisations lycéennes lancées en septembre, notamment dans des banlieues parisiennes, contre le manque d’enseignants, les classes surchargées et la dégradation des équipements. Les lycéens réclament également la fin de programme Parcoursup et de meilleures conditions d’études.
Le 24 octobre est la deuxième grande journée de ce mouvement. Elle a été marquée par une forte mobilisation contre la hausse du coût de la vie. Une partie des manifestants réclamait carrément la démission du président Emmanuel Macron et du gouvernement de Sébastien Lecornu.
Source : lettre du Premier ministre français Sebastien Lecornu (PDF)
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