Elon Musk a tenté d'embaucher les fondateurs d'OpenAI pour créer une unité d'IA au sein de Tesla,la mère des enfants de Musk affirme qu'il a proposé à Altman un siège au conseil d'administration de Tesla.
Semaine après semaine, le tribunal fédéral d'Oakland expose les coulisses d'OpenAI avec une brutalité inédite : tentatives de débauche, laboratoire IA fantôme chez Tesla, taupe au conseil d'administration. Le procès que personne ne devait gagner est en train de devenir le document fondateur le plus embarrassant de l'industrie de l'IA.
Il y a onze ans, Sam Altman et Elon Musk cofondaient OpenAI en faisant une promesse solennelle : construire une intelligence artificielle dont « la technologie appartiendrait au monde ». Aujourd'hui, les deux hommes se font face devant un jury de neuf personnes dans un prétoire d'Oakland, Californie, pendant que leurs avocats projettent sur grand écran des SMS, des courriels internes et des entrées de journal qui réduisent cette promesse en miettes.
Depuis l'ouverture des débats le 27 avril 2026, le procès Musk v. Altman est devenu bien plus qu'un litige sur la gouvernance d'une organisation à but non lucratif. Musk accuse Altman et Brockman d'avoir trahi leur engagement de maintenir OpenAI comme organisation non lucrative, après y avoir investi 38 millions de dollars. OpenAI, désormais valorisée à plus de 850 milliards de dollars et en route vers une introduction en Bourse potentiellement historique, a qualifié ces allégations de « sans fondement », soutenant que la démarche de Musk n'est qu'une manœuvre anticoncurrentielle destinée à freiner un rival.
Mais ce qui ressort des audiences successives dépasse largement le cadre juridique : c'est la genèse trouble de l'IA générative moderne qui se dévoile, avec tous ses calculs d'intérêts, ses rivalités d'ego et ses ambiguïtés structurelles.
Musk voulait absorber OpenAI dans Tesla et offrir un siège à Altman
La révélation la plus retentissante de la deuxième semaine d'audience est venue d'une source inattendue : Shivon Zilis, ancienne membre du conseil d'administration d'OpenAI et mère de quatre des enfants d'Elon Musk. Son témoignage a mis en lumière le rôle central qu'elle a joué dans la circulation d'informations entre Musk et OpenAI durant des périodes critiques.
Des courriels produits devant le tribunal révèlent que fin 2017, Musk envisageait non pas de quitter OpenAI, mais de l'absorber dans Tesla en y créant un laboratoire d'IA de premier rang destiné à concurrencer OpenAI elle-même et potentiellement DeepMind de Google. Selon Zilis, il fut même un temps où offrir à Sam Altman un siège au conseil d'administration de Tesla était « sur la table ». L'idée : intégrer les cerveaux d'OpenAI dans l'écosystème de Musk, tout en conservant l'étiquette de l'altruisme technologique.
Ce laboratoire IA chez Tesla ne verra jamais le jour. Musk lancera finalement xAI en 2023, avant de le fusionner avec SpaceX et de rebaptiser l'entité combinée SpacexAI, remettant ainsi la question de l'IA au cœur de ses propres entreprises, mais sans OpenAI. Le détour par les tribunaux aura au moins eu le mérite de rendre public ce qui était resté confidentiel pendant près d'une décennie.
La taupe et le recrutement secret : l'affaire Karpathy
Le second volet explosif concerne Andrej Karpathy, l'un des chercheurs fondateurs d'OpenAI, qui rejoindra Tesla pour diriger son équipe Autopilot en 2017. Un courriel produit à l'audience montre que, peu après ce recrutement, Musk écrivait à un vice-président de Tesla : « Les gars d'OpenAI vont vouloir me tuer. Mais il fallait que ça se fasse. » Sur le stand des témoins, Musk avait pourtant soutenu que Karpathy avait de lui-même décidé de partir, et qu'il ne l'avait pas activement débauché.
Après que l'avocat d'OpenAI a produit des SMS de Zilis célébrant l'offre de Musk à Karpathy et son acceptation, Zilis a concédé que c'est bien Musk qui avait approché Karpathy en premier. La version de Musk s'effondre en direct, devant le jury. Dans le même registre, un autre courriel montre Musk écrire à un cofondateur de Neuralink qu'ils pourraient « recruter indépendamment ou directement depuis OpenAI ». Mis en difficulté lors du contre-interrogatoire, Musk répond : « C'est un pays libre. »
Cette séquence prend un relief particulier au regard du rôle de Zilis elle-même. Des SMS révèlent qu'en 2018, elle demandait à Musk si elle devait rester « proche et amicale » d'OpenAI « pour que les informations continuent de circuler ». Elle siégera au conseil d'administration d'OpenAI de 2020 à 2023, après que Musk aura quitté la structure et pendant qu'elle avait des enfants avec lui, une relation maintenue sous accord de confidentialité.
Brockman démonte la thèse adverse, pièce par pièce
Greg Brockman, président et cofondateur d'OpenAI, a occupé la barre deux jours durant, en début de deuxième semaine. Son témoignage a systématiquement contredit le récit de Musk sur la genèse de l'organisation. Brockman a déclaré n'avoir jamais pris d'engagement envers Musk sur la structure juridique de la société, et ne pas avoir entendu quiconque le faire. Sur la question de l'open source, pourtant présentée par Musk comme un principe fondateur : Brockman a répondu sobrement que ce n'était « honnêtement pas un sujet de conversation ».
Brockman a également révélé que Musk avait mobilisé des employés d'OpenAI pour travailler gratuitement pendant des mois sur des projets Tesla, notamment pour refondre l'approche de développement de l'Autopilot en 2017. Et lorsque les discussions ont tourné à la question des parts dans une éventuelle filiale commerciale, discussions dont Musk se pose aujourd'hui en victime, Brockman a décrit une scène saisissante : Musk avait « changé » subitement, « quelque chose s'était brisé en lui », il était sorti de la pièce en rage, arrachant au passage un tableau représentant une Model 3 accroché au mur, avant de se retourner vers ses cofondateurs pour leur demander quand ils allaient quitter l'entreprise.
La défense de Musk a tenté de retourner la situation en soulignant que Brockman, pour sa part, n'avait jamais honoré son engagement de contribuer 100 000 dollars à la fondation et qu'une entrée de son journal de 2017 se lisait : « Financièrement, qu'est-ce qui m'amènera à un milliard ? » L'image du cofondateur désintéressé en prend un coup, mais n'invalide pas pour autant les contradictions de Musk.
Les enjeux industriels dépassent le prétoire
Derrière les anecdotes de tableaux arrachés et de SMS gênants, le procès Musk v. Altman cristallise une tension structurelle qui traverse toute l'industrie de l'IA : peut-on concilier mission d'intérêt général et valorisation à neuf chiffres ?
Musk a reconnu à la barre qu'il n'était pas fondamentalement opposé à une branche commerciale chez OpenAI, mais que celle-ci était devenue « la filiale commerciale qui avait fini par phagocyter la mission originelle ». Ses propres contradictions n'échappent pas aux avocats adverses : xAI, sa réponse à OpenAI, avait démarré comme « benefit corporation » avant de se convertir en C-corp classique. Il a lui-même admis qu'xAI avait utilisé « en partie » les modèles d'OpenAI pour entraîner les siens, qualifiant cela de « pratique standard ».
Les enjeux financiers sont vertigineux. Si la juge Yvonne Gonzalez Rogers donne raison à Musk (elle seule tranchera, le jury n'ayant qu'un rôle consultatif), OpenAI pourrait voir son introduction en Bourse compromise. De l'autre côté, SpaceX, qui a absorbé xAI, vise elle-même une IPO en 2026 à 75 milliards de dollars de levée, ce qui en ferait potentiellement l'introduction en Bourse la plus importante de l'histoire. Les deux protagonistes ont donc des intérêts boursiers considérables à défendre et chacun accuse l'autre de les défendre au détriment du bien commun.
Sam Altman et Satya Nadella, le PDG de Microsoft, doivent encore témoigner. Le premier sera le moment de vérité du procès ; le second, l'occasion d'examiner si le partenariat à 13 milliards de dollars entre Microsoft et OpenAI constitue une violation des règles de la concurrence. La juge a d'ores et déjà signalé son scepticisme face aux demandes de Musk, et s'est réservé le droit de fixer elle-même d'éventuelles réparations, sans l'avis du jury.
Ce que le procès dit de l'IA en 2026
Au-delà du spectacle judiciaire, ce procès est une radiographie de la manière dont se bâtissent les empires technologiques : des promesses philanthropiques instrumentalisées pour lever des fonds et recruter des talents, des structures hybrides à but non lucratif/lucratif conçues pour satisfaire à la fois les investisseurs et l'opinion, et des conflits d'intérêts soigneusement dissimulés jusqu'à ce qu'une salle d'audience les expose sous les projecteurs.
Musk a finalement renoncé à toute réparation personnelle, s'engageant à verser d'éventuels dommages à la fondation OpenAI elle-même; un geste qui transforme l'ensemble du litige en bataille de principe, ou en opération de communication, selon le camp que l'on choisit. Ce qui est certain, c'est que les textes et courriels désormais versés au dossier public ont, selon les mots d'un observateur, « redessiné l'histoire officielle de la naissance d'OpenAI ».
Le procès du siècle de l'IA se déroule dans une salle d'audience banale d'Oakland. Et il est loin d'être terminé.
Sources : vidéos dans le texte
Et vous ?
La structure hybride non profit/for-profit d'OpenAI était-elle, dès l'origine, une contradiction insurmontable, ou une nécessité pragmatique pour financer la recherche en IA à grande échelle ?
Le recrutement agressif de chercheurs entre laboratoires concurrents (OpenAI, Tesla, Google DeepMind, xAI) est-il un facteur de progrès ou un risque systémique pour la stabilité et la continuité des projets de long terme ?
Shivon Zilis siégeait au conseil d'administration d'OpenAI tout en ayant des enfants avec Musk et en lui transmettant des informations internes. Quel mécanisme de gouvernance aurait pu, ou devrait pouvoir, prévenir ce type de conflit d'intérêts structurel ?
Si Musk obtient gain de cause et qu'OpenAI est contrainte de revenir à un statut purement non lucratif, quelles seraient les conséquences concrètes sur le financement et le recrutement des autres grands laboratoires d'IA ?
Le fait qu'xAI ait utilisé les modèles d'OpenAI pour entraîner Grok, reconnu par Musk lui-même sous serment, devrait-il avoir des conséquences juridiques distinctes du litige principal sur la gouvernance ?
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