Digital Omnibus : comment les géants technologiques américains s'allient à l'extrême droite européennepour affaiblir les droits numériques européens
Depuis plusieurs années, l’Union européenne s’est imposée comme le laboratoire mondial de la régulation numérique, multipliant les textes visant à encadrer les plateformes, protéger les données et limiter les abus de position dominante. Mais cette architecture juridique, patiemment construite à Bruxelles, se heurte désormais à une stratégie plus politique que juridique : l’alliance tactique entre certains géants technologiques américains et des forces politiques européennes d’extrême droite, décidées à affaiblir les règles du jeu communautaires. Derrière le discours de la « liberté d’expression » et de la « souveraineté nationale », se joue une bataille de pouvoir sur l’avenir du numérique européen.
La montée en puissance de textes comme le Digital Services Act et le Digital Markets Act a profondément modifié le rapport de force entre Bruxelles et la Silicon Valley. Là où les autorités européennes cherchaient à imposer transparence algorithmique, responsabilité éditoriale et concurrence loyale, nombre d’acteurs américains ont vu émerger un risque systémique pour leur modèle économique. Amendes potentiellement colossales, contraintes opérationnelles lourdes, obligation d’ouvrir certaines données : la régulation n’est plus un simple coût de conformité, mais une remise en cause structurelle de la domination des plateformes.
Dans ce contexte, la stratégie de lobbying classique, faite de consultations techniques et de recours juridiques, montre ses limites. Le débat a glissé sur un terrain idéologique, où la réglementation est présentée comme une censure politique ou une attaque contre l’innovation. C’est précisément sur ce terrain que certains acteurs technologiques ont trouvé des alliés inattendus.
Dans une nouvelle analyse réalisée par Corporate Europe Observatory et LobbyControl, les ONG ont retracé les traces laissées par les géants du numérique dans les propositions de la loi omnibus sur le numérique, qui prévoit une déréglementation majeure des lois européennes en matière numérique, notamment le RGPD et la loi sur l'IA. Elles ont noté qu'ils sont aidés dans cette tentative par l'administration Trump et l'extrême droite européenne :
« Fin novembre 2025, Ursula von der Leyen a offert à Trump et à ses oligarques technologiques un cadeau de Noël avant l'heure : une attaque sans précédent contre les droits numériques. Dans son projet dit "Digital Omnibus", la Commission européenne a proposé d'affaiblir des règles importantes destinées à nous protéger contre les abus de pouvoir des géants technologiques.
« Ces protections garantissent la sécurité des données de chacun, la responsabilité des gouvernements et des entreprises, empêchent les systèmes d'intelligence artificielle de décider des opportunités de vie des individus et, enfin, préservent nos sociétés d'une surveillance incontrôlée.
« Dans le même temps, le Digital Omnibus s'inscrit dans le programme de déréglementation de la Commission européenne, qui menace les normes sociales et environnementales fondamentales en Europe. Ironiquement, ce programme de déréglementation est présenté par la Commission comme un moyen de rendre l'UE "compétitive", alors qu'en réalité, il renforce activement le pouvoir des grandes entreprises technologiques américaines qui dominent le secteur. »
La convergence des discours entre Big Tech et extrême droite
Dans plusieurs pays européens, des partis d’extrême droite ont fait de la critique de Bruxelles et de la « bureaucratie européenne » un axe central de leur discours. La régulation numérique devient alors un symbole commode : elle incarnerait un pouvoir technocratique lointain, imposant ses normes à des États souverains et étouffant la liberté d’expression.
Ce narratif trouve un écho chez certaines plateformes américaines, en particulier celles dont le modèle repose sur une modération minimale des contenus ou sur des algorithmes opaques. En s’alignant publiquement, ou plus discrètement via des réseaux de soutien idéologique et médiatique, avec ces forces politiques, elles contribuent à installer l’idée que les règles européennes seraient intrinsèquement liberticides. L’argument n’est pas nouveau, mais il gagne en puissance lorsqu’il est relayé par des élus nationaux et des eurodéputés capables d’influer directement sur le processus législatif.
Un jeu politique à l’intérieur même des institutions européennes
L’extrême droite européenne ne se contente plus d’un rôle protestataire. Présente dans plusieurs parlements nationaux et au Parlement européen, elle dispose désormais de relais institutionnels capables de ralentir, amender ou fragiliser l’application des textes existants. Dans certains cas, les stratégies convergent : retarder l’entrée en vigueur de sanctions, exiger des révisions de directives ou multiplier les recours politiques contre la Commission.
Pour les géants américains du numérique, l’enjeu est clair. Il ne s’agit pas nécessairement d’abroger frontalement les règles, opération politiquement coûteuse, mais d’en réduire la portée concrète. Un cadre juridique affaibli par des exceptions nationales, des retards d’application ou des arbitrages politiques devient beaucoup plus gérable qu’un système harmonisé et strictement appliqué à l’échelle de l’Union.
Liberté d’expression ou dérégulation déguisée ?
Le cœur du débat se cristallise autour de la liberté d’expression, thème hautement inflammable dans l’opinion publique. Les plateformes présentent volontiers la régulation européenne comme une tentative de contrôler le discours public, voire d’imposer une vision idéologique unique. Ce cadrage trouve un écho naturel chez des partis qui dénoncent depuis longtemps les « élites » et les « médias dominants ».
Pourtant, derrière cette rhétorique, la question est avant tout économique et technique. La transparence algorithmique, la lutte contre la désinformation ou l’encadrement de la publicité politique menacent des leviers clés de monétisation et d’influence. La liberté invoquée n’est pas seulement celle des utilisateurs, mais aussi celle des plateformes de fonctionner sans contraintes externes significatives.
Le recul silencieux des droits fondamentaux
Ce qui frappe à la lecture de cette analyse, c’est la nature souvent silencieuse du recul observé. Il ne s’agit pas d’une suppression explicite des droits numériques, mais d’un affaiblissement progressif de leur portée. Moins de transparence exigée sur les algorithmes, des mécanismes de recours plus complexes pour les utilisateurs, des obligations de modération moins contraignantes : autant de micro-ajustements qui, cumulés, modifient profondément l’équilibre initial recherché par le législateur européen.
Dans ce contexte, la convergence avec les discours politiques hostiles à la régulation prend tout son sens. Le lobbying de Big Tech crée un terrain favorable, que certaines forces politiques exploitent ensuite pour justifier une remise en cause plus idéologique des règles européennes. Le recul des droits numériques devient alors le produit d’une double dynamique, à la fois technocratique et politique.
Comment la Commission entend affaiblir le RGPD et la directive ePrivacy ? L'analyse propose un comparatif des textes sur plusieurs domaines.
Prenons par exemple l'utilisation de vos données personnelles pour l'entraînement de l'IA
Les modèles d'IA générative sont entraînés à partir d'énormes quantités de données. La Commission a l'intention d'autoriser l'entraînement des modèles d'IA à partir de données personnelles, y compris des données hautement sensibles telles que la sexualité, les convictions politiques ou l'origine ethnique, sans consentement actif. Les données des personnes ne seront protégées contre leur utilisation pour l'entraînement des modèles d'IA que si elles s'y opposent explicitement.
Les entreprises technologiques peuvent en principe collecter toutes les données personnelles disponibles sur Internet pour former leurs modèles d'IA sans consentement actif (le refus resterait toutefois possible). La protection des données sensibles utilisées pour former l'IA, telles que les convictions politiques, l'appartenance à un syndicat ou la sexualité, est également affaiblie.
Il existe un risque de « fuite de données », les systèmes d'IA reproduisant les données personnelles sur lesquelles ils ont été formés ou produisant de fausses informations. Dans un cas de ce type, un journaliste a été faussement accusé d'abus sexuels sur mineurs par un chatbot de Microsoft, alors qu'il venait simplement de publier des articles sur des affaires pénales à ce sujet. Le système d'IA, qui est essentiellement un programme statistique, avait confondu ces informations et l'avait présenté comme un criminel.
Les grandes entreprises technologiques telles que Meta, Google et X ont tout à y gagner, car elles peuvent entraîner leurs modèles d'IA à l'aide des énormes quantités de données personnelles collectées via leurs plateformes.
Les grandes entreprises technologiques dépensent des sommes colossales, pouvant atteindre 550 milliards de dollars américains en 2026, pour dominer le marché de l'IA. L'assouplissement des règles relatives à la collecte de données pour l'IA leur est donc directement profitable.
Martin Bernklau victime de l'intelligence artificielle
Un risque systémique pour le modèle numérique européen
Cette convergence d’intérêts pose un problème stratégique majeur pour l’Union européenne. Si la régulation numérique devient un champ de bataille idéologique polarisé, son application risque d’être fragmentée et politisée. Or, la force du modèle européen repose précisément sur sa cohérence et sa capacité à s’imposer comme standard international.
Un affaiblissement durable des règles européennes aurait des conséquences bien au-delà du Vieux Continent. Il enverrait un signal clair aux autres juridictions : la régulation est négociable politiquement, et non un cadre stable fondé sur l’intérêt général. Pour les entreprises européennes du numérique, déjà confrontées à une concurrence asymétrique, cela signifierait un retour à un terrain de jeu dominé par les acteurs les plus puissants et les moins contraints.
Vers une politisation durable de la régulation tech
L’alliance de circonstance entre certaines Big Tech américaines et l’extrême droite européenne révèle une évolution profonde : la régulation technologique n’est plus seulement une affaire de droit et d’ingénierie, mais un enjeu politique majeur. À mesure que le numérique structure l’espace public, l’économie et même la souveraineté, les règles qui l’encadrent deviennent un objet de lutte idéologique.
Pour Bruxelles, le défi est double. Il s’agit de défendre la légitimité démocratique de la régulation tout en évitant de nourrir le récit d’une Europe autoritaire et déconnectée. Pour les professionnels de l’informatique et les décideurs techniques, cette situation impose une vigilance accrue : derrière les débats sur la liberté et l’innovation se jouent des arbitrages qui façonneront durablement l’architecture du numérique européen, et donc les conditions mêmes de leur activité.
Par le passé, les géants de la technologie ont répété à maintes reprises le message partial selon lequel la protection des données entrave la croissance économique et l'innovation, en particulier dans le domaine de l'IA. Cela inclut des exceptions pour les PME et une volonté fondamentale d'utiliser davantage les données plutôt que de les protéger.
Les entreprises technologiques diffusent ces messages grâce à un budget de lobbying record, un vaste réseau de lobbying et le soutien de l'administration Trump. Les dépenses annuelles de lobbying de l'industrie numérique sont passées de 113 millions d'euros en 2023 à 151 millions d'euros aujourd'hui, soit une augmentation de 33,6 % en seulement deux ans.
Aujourd'hui, la Commission européenne semble céder à cette pression et adopter les principaux messages de lobbying de Google, Microsoft, Meta et de leurs nombreuses organisations de lobbying dans son Digital Omnibus.
Sources : Corporate Europe Observatory, noyb, Amnesty
Et vous ?
Jusqu’où une entreprise technologique étrangère peut-elle aller dans le jeu politique européen sans remettre en cause la souveraineté démocratique de l’Union ? Derrière la critique de la régulation, s’agit-il réellement de défendre la liberté d’expression ou avant tout de préserver des modèles économiques menacés par les règles européennes ?
L’Union européenne a-t-elle sous-estimé la capacité de l’extrême droite à utiliser la régulation numérique comme levier politique contre Bruxelles ? En cherchant à encadrer les plateformes, l’UE a-t-elle involontairement offert un terrain idéologique commun à des acteurs aux intérêts pourtant divergents ?
Peut-on encore parler de neutralité des plateformes lorsque celles-ci s’alignent, même indirectement, avec des forces politiques cherchant à affaiblir les institutions européennes ? À partir de quel moment le lobbying technologique devient-il une forme d’ingérence politique ?
Les règles comme le Digital Services Act sont-elles suffisamment solides pour résister à une remise en cause politique durable, ou risquent-elles d’être progressivement vidées de leur substance par des compromis nationaux ? Enfin, l’Europe dispose-t-elle des moyens politiques et industriels pour imposer sa vision du numérique face à une alliance aussi hétérogène que puissante ?
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