Depuis plus d’une décennie, l’Europe construit son économie numérique sur des fondations largement américaines. Infrastructures cloud, moteurs de recherche, systèmes d’exploitation, plateformes collaboratives : l’essentiel des briques critiques qui soutiennent les administrations, les entreprises et même les services publics européens reste contrôlé par des acteurs extra-européens. Cette dépendance, longtemps tolérée au nom de l’efficacité et du coût, est désormais perçue comme un risque stratégique majeur. Entre enjeux de souveraineté, sécurité des données et autonomie politique, l’Union européenne se trouve à un moment charnière où la question n’est plus de savoir si elle doit réduire cette dépendance, mais comment et à quel prix.Le paysage numérique européen s’est façonné à une époque où les géants américains imposaient leurs standards à l’échelle mondiale. Les services de cloud, de messagerie, de bureautique et d’hébergement de données proposés par Google, Microsoft ou Amazon se sont imposés comme des évidences, tant pour les PME que pour les grandes administrations. Leurs solutions, intégrées, robustes et financièrement compétitives, ont rapidement éclipsé des alternatives européennes fragmentées, souvent moins visibles et moins soutenues politiquement.
Cette situation a conduit à une forme de verrouillage technologique. Une fois les données, les processus et les compétences internes alignés sur des outils propriétaires étrangers, le coût de sortie devient considérable. Ce phénomène, bien connu des DSI, transforme une décision technique initiale en dépendance stratégique de long terme.
Un petit nombre de grandes entreprises technologiques basées aux États-Unis contrôlent désormais une grande partie de l'infrastructure mondiale de cloud computing, c'est-à-dire le réseau mondial de serveurs distants qui stockent, gèrent et traitent toutes les applications et données européennes. Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud détiendraient environ 70 % du marché européen, tandis que les fournisseurs de cloud européens n'en détiendraient que 15 %.
Lors du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, la présidente de l'UE, Ursula von der Leyen, a souligné « l'impératif structurel » pour l'Europe de « construire une nouvelle forme d'indépendance », notamment en matière de capacités technologiques et de sécurité. Et, en fait, des mesures sont déjà prises à travers le continent pour commencer à regagner une certaine indépendance vis-à-vis de la technologie américaine.
Il faut dire que le cas du juge français Nicolas Guillou illustre en effet les dangers de cette dépendance. Ce dernier a toute sa vie numérique et financière qui est désormais sévèrement restreinte en raison des sanctions globales ordonnées à son encontre par Donald Trump. Ces sanctions font suite à sa participation à la décision de la Cour pénale internationale (CPI) de délivrer des mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Yoav Gallant pour crimes de guerre.
« Je suis allée voir le juge Guillou, placé sous sanction par Donald Trump. Du jour au lendemain, ses moyens de paiements et services numériques US ont été coupés. Une situation qui illustre l'importance du combat pour notre souveraineté en matière numérique et de paiements », indique la Présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires du parlement européen.
Bruxelles affirme donc que la dépendance de l'UE vis-à-vis des fournisseurs de technologies non européens (comprendre : les géants technologiques américains) est devenue un handicap stratégique, limitant le choix, affaiblissant la compétitivité et créant des risques pour la chaîne d'approvisionnement dans tous les domaines, des services cloud aux infrastructures critiques.
Données, droit et extraterritorialité : le nœud du problème
Au-delà des aspects purement industriels, la question juridique cristallise les inquiétudes européennes. Les entreprises américaines sont soumises à des lois nationales comme le Cloud Act, qui permet aux autorités américaines d’exiger l’accès à des données hébergées par des sociétés américaines, y compris lorsque ces données sont stockées hors du territoire des États-Unis.
Pour les États européens, cela pose un problème de souveraineté évident. Des données sensibles – fiscales, médicales, industrielles ou liées à la défense – peuvent théoriquement être accessibles à une puissance étrangère, en contradiction avec les cadres juridiques européens et avec l’esprit du RGPD. Cette tension entre droit européen et droit américain n’est plus un débat académique : elle affecte directement la confiance dans les infrastructures numériques utilisées au quotidien.
Souveraineté numérique : un concept longtemps abstrait, désormais concret
Pendant des années, la souveraineté numérique est restée un slogan politique flou. Aujourd’hui, elle se traduit par des questions très concrètes : qui contrôle les infrastructures critiques ? Qui décide des règles d’accès aux données ? Qui peut, en cas de crise géopolitique, couper ou restreindre des services essentiels ?
La crise sanitaire, puis les tensions géopolitiques récentes, ont servi de révélateurs. Les dirigeants européens ont pris conscience que la dépendance technologique pouvait devenir une vulnérabilité stratégique comparable à la dépendance énergétique. Dans ce contexte, l’autonomie numérique n’est plus perçue comme un luxe idéologique, mais comme une composante de la sécurité économique et politique.
Les initiatives européennes : ambitions élevées, résultats mitigés
Face à ce constat, l’Union européenne a lancé plusieurs initiatives destinées à structurer un écosystème numérique plus autonome. Des projets comme GAIA-X visent à définir des standards européens pour le cloud, en mettant l’accent sur la transparence, la portabilité des données et le respect du droit européen.
Cependant, ces initiatives se heurtent à des obstacles majeurs. La fragmentation du marché européen, la lenteur des processus décisionnels et le manque d’investissements massifs comparables à ceux des États-Unis ou de la Chine limitent leur portée. Pire encore, certains projets se retrouvent partiellement dépendants des mêmes acteurs américains qu’ils sont censés contrebalancer, brouillant le message politique et stratégique.
Certains signes indiquent que l'Europe commence à prendre plus au sérieux la nécessité d'une plus grande indépendance numérique
Dans la ville côtière suédoise d'Helsingborg, par exemple, un projet d'un an teste le fonctionnement de divers services publics dans le cas d'une panne numérique. Les personnes âgées continueraient-elles à recevoir leurs ordonnances médicales ? Les services sociaux pourraient-ils continuer à fournir des soins et des prestations à tous les habitants de la ville ?
Ce projet pionnier vise à quantifier l'ensemble des défis humains, techniques et juridiques qu'entraînerait un effondrement des services techniques, et à comprendre quel niveau de risque est acceptable dans chaque secteur. L'objectif est de construire un modèle de préparation aux crises qui pourra être partagé avec d'autres municipalités et régions dans le courant de l'année.
Ailleurs en Europe, d'autres précurseurs prennent des mesures pour renforcer leur souveraineté numérique en se libérant de leur dépendance vis-à-vis des grandes entreprises technologiques mondiales, notamment grâce à la collaboration et à l'adoption de logiciels open source. Cette technologie est considérée comme un bien public numérique qui peut être transféré entre différents clouds et exploité dans des conditions souveraines.
Dans le nord de l'Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein a peut-être rompu le plus clairement avec la dépendance numérique. Le gouvernement régional a remplacé la plupart de ses systèmes informatiques Microsoft par des alternatives open source, annulant près de 70 % de ses licences. Son objectif est de n'utiliser les services des grandes entreprises technologiques que dans des cas exceptionnels d'ici la fin de la décennie
En France, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie, les gouvernements investissent à l'échelle nationale et transnationale dans le développement de plateformes et d'outils numériques open source pour la gestion des chats, des vidéos et des documents, à l'instar de briques Lego numériques que les administrations peuvent héberger selon leurs propres conditions.
En Suède, un système similaire pour le chat, la vidéo et la collaboration en ligne, développé par l'Agence nationale d'assurance, fonctionne dans des centres de données nationaux plutôt que dans des clouds étrangers. Il est proposé comme un service aux autorités publiques suédoises à la recherche d'alternatives numériques souveraines.
Le dilemme économique : efficacité contre autonomie
Rompre ou réduire la dépendance aux technologies américaines implique des compromis. Les solutions européennes, lorsqu’elles existent, sont parfois plus coûteuses, moins matures ou moins intégrées. Pour les entreprises, notamment les PME, la priorité reste souvent la compétitivité à court terme plutôt que la souveraineté à long terme.
Ce dilemme place les décideurs publics face à un choix délicat. Imposer des solutions européennes par la réglementation pourrait freiner l’innovation et alourdir les coûts. Ne...
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