L'affaire qui oppose le New York Times à OpenAI ne se limite plus à une simple question de droit d'auteur. Elle révèle une tension bien plus fondamentale : peut-on sacrifier la vie privée des utilisateurs sur l’autel de la justice ? À la suite d’une décision de justice favorable au NYT, le journal va pouvoir examiner des journaux de conversation supprimés de ChatGPT, dans le cadre de son action en justice contre OpenAI. Derrière cette victoire judiciaire se cache une réalité beaucoup plus trouble, où les principes de confidentialité, de suppression volontaire des données, et même de légalité internationale, vacillent dangereusement.Rappel des faits : un bras de fer entre un géant des médias et un géant de l’IA
En décembre 2023, le New York Times a intenté une action en justice contre OpenAI et Microsoft, l’accusant d’avoir formé illégalement ChatGPT avec ses articles protégés par le droit d’auteur, sans licence ni compensation. Le plaignant a affirmé que ChatGPT pouvait reproduire textuellement des extraits entiers d’articles du NYT, même après leur suppression du web ou leur passage derrière des paywalls.
La controverse s'est intensifiée lorsque le NYT a accusé OpenAI d'avoir supprimé des preuves cruciales que son équipe juridique avait passé des heures à extraire, des données essentielles pour déterminer si ses articles avaient été utilisés dans l'entraînement des modèles d'IA d'OpenAI. OpenAI a rétorqué qu'il s'agissait d'un accident, cette suppression n'étant pas intentionnelle, selon l'entreprise.
Le NYT a porté plainte contre OpenAI accompagné d'autres médias. Dans ce cadre, ils ont demandé à la justice d’obliger OpenAI à préserver tous les journaux de conversation de ChatGPT (y compris ceux que les utilisateurs choisissent de supprimer) afin de pouvoir établir si le modèle reproduit effectivement des extraits protégés.
En mai 2025, la juge fédérale Ona Wang a statué en faveur du NYT sur un point-clé : OpenAI devra conserver tout contenu généré par ChatGPT via son site, ses apps et son API, y compris ceux que les utilisateurs ont supprimés. Cette décision a immédiatement suscité l’ire des défenseurs de la vie privée et de la transparence numérique. L’entreprise elle même l'a contestée, dénonçant un coût technique important, mais surtout une atteinte aux droits des utilisateurs, qui seraient privés de leur droit à l’oubli.
Le cœur de la controverse : un droit d’accès à des données que les utilisateurs croyaient effacées
Le NYT soutient que certains utilisateurs, notamment via l’API ou des outils tiers, ont pu tenter de reproduire des articles protégés, voire d’automatiser la génération de contenus payants via ChatGPT. Problème : une partie de ces conversations a été supprimée manuellement ou automatiquement, selon les règles habituelles d’OpenAI (effacement après 30 jours si l’option est activée).
Toutefois, selon les avocats du Times, ces logs restent techniquement récupérables et doivent être mis à disposition du tribunal — au nom du principe de préservation des preuves.
OpenAI a exprimé son opposition ferme à cette mesure, qualifiant l’ordonnance de : « dangereusement intrusive, excessivement large, et incompatible avec les normes internationales en matière de confidentialité »
La société a également indiqué que l’ordonnance pourrait violer le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD), qui garantit aux citoyens européens un droit fondamental à l’effacement. Elle a immédiatement fait appel. Mais dans l’attente de l’issue judiciaire, OpenAI est contraint de désactiver temporairement la suppression définitive des discussions pour certains comptes :
- Les utilisateurs ChatGPT « grand public » (Free, Plus, Pro, Team)
- Les développeurs utilisant l’API sans contrat zéro-rétention
Les utilisateurs "Enterprise", "Edu", et certains comptes institutionnels sont exemptés grâce à des clauses contractuelles spécifiques.
Seules certaines discussions (notamment celles susceptibles de contenir des reproductions d’articles du NYT) seront examinées, avec des filtres par mots-clés. Toutefois, toute la base de logs supprimés est gelée, en attente de tri.
La décision de justice
La semaine dernière, OpenAI a soulevé des objections devant le tribunal, dans l'espoir de faire annuler une décision de justice exigeant que la société d'intelligence artificielle conserve « indéfiniment » tous les journaux de ChatGPT, y compris les conversations supprimées et temporaires.
Mais Sidney Stein, le juge de district américain chargé d'examiner la demande d'OpenAI, a immédiatement rejeté les objections de l'entreprise. Il n'a apparemment pas été touché par les affirmations de l'entreprise selon lesquelles l'ordonnance obligeait OpenAI à abandonner des « normes de longue date en matière de protection de la vie privée » et à affaiblir les protections de la vie privée auxquelles les utilisateurs s'attendent en vertu des conditions d'utilisation de ChatGPT. Stein a plutôt suggéré que l'accord d'utilisation d'OpenAI spécifiait que leurs données pouvaient être conservées dans le cadre d'une procédure judiciaire, ce qui, selon...
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